coin-lecture.com
AurynAvatar de Auryn36 billets | Profil Recherche Google

ce blog tous
AccueilBouquinsTrucs et bidulesConnexion
Archives

la-marchande-de-nuages

13/01/2007

Tout ce qui a été sera, tout ce qui sera est, tout ce qui sera a été.

[Edit du 16/01/2006 : ce cher petit poulet Veterini s'est laissé tenter par Le roi se meurt et nous fait l'honneur d'un compte-rendu hautement philosophique de sa lecture, hop, c'est par là que ça se passe !]

 

Eugène Ionesco - Le roi se meurt

Avertissement : exceptionnellement, ce billet sera tout rempli de "je" et de "moi" et de ma vie et de mes états d'âme, impossible de faire autrement, im-pos-sible, vraiment. Toutes mes excuses pour ce léger désagrément.

J'ai découvert Le roi se meurt de Ionesco un peu par hasard, en écoutant une chanson de Lonah dont les paroles sont justement extraites de la pièce. Et autant dire que ce petit avant-goût avait de quoi donner envie d'aller y voir de plus près. Dont acte. Hop hop hop, me voilà donc en train de farfouiller dans ma bibliothèque (oui bon, celle de ma mère quoi) mais impossible de mettre la main dessus ; il a fallu aller débusquer cette fichue pièce dans un rayon obscur et poussiéreux du CDI du lycée.

Jusqu'à mardi dernier, donc, je ne connaissais de Ionesco que ce que l'on avait bien voulu m'en dire, à savoir que c'était un bonhomme qui avait écrit des pièces de théâtre absurdes et que le théâtre absurde c'est nul parce qu'on n'y comprend rien. (Cela dit moi j'avais plutôt bien aimé En attendant Godot quand on l'avait fait en seconde, et pourtant plus absurde que ça c'est difficile, quand même.)

Et puis voilà. Le constat s'impose de lui-même, écrasant, inéluctable et sans appel. Le roi se meurt, c'est cent fois mieux que En attendant Godot. Sans blague. Mille fois mieux même. Un million de fois mieux. Infiniment mieux. Pour tout dire, c'est même parmi mes maigres connaissances en théâtre la pièce qui m'a le plus parlé, le plus touchée, bref, celle que j'ai préférée. Ouais. Même si, j'avoue, j'ai pas vraiment tout compris. Je n'ai peut-être même rien compris du tout, mais c'était beau, tout simplement. Des mots mis les uns à côté des autres naissent des idées, des images, des sons et tout ça donne forme à quelque chose de très beau. (Pas seulement beau, évidemment, mais beau quand même, avant tout et par-dessus tout.)

Oh bien sûr ça prend même du sens parfois, on a envie d'interpréter comme ceci ou comme cela et il y a sûrement des tas de commentaires de textes qui feront ça bien mieux que moi. (D'ailleurs il y en a un au CDI, mais je ne suis pas tellement sûre d'avoir envie de le lire finalement. Trop peur qu'il ne reste plus de la pièce qu'un espèce de cadavre expertisé avec une précision chirurgicale et impitoyable, un squelette sans mystère et sans charme. C'est ce que j'ai toujours détesté dans les cours de français.) Finalement ce qui m'a le plus enthousiasmée dans cette pièce, c'est ce qui s'en dégage dans l'immédiat, au cours de la lecture et sans forcément chercher à donner plus de sens aux mots que celui qu'ils transmettent instinctivement. C'est peut-être très primitif comme manière de percevoir les choses, parfois ça ne marche pas du tout, mais là, pour moi en tout cas, ça a marché. Très bien marché, même. La suggestivité de la chanson de Lonah n'a d'ailleurs sûrement pas été totalement étrangère à ma perception du texte et c'est assez amusant (intéressant, surprenant...) de voir comment la musique des notes et la musique des mots peuvent interférer dans la perception d'un texte.

Le texte en lui-même est d'ailleurs merveuilleusement musical : Ionesco joue sur les mots, avec les mots, les sonorités, les associations d'idées, les images, les répliques très courtes coulent toutes seules et puis parfois en plein milieu de tout ça, de longues tirades mais toujours composées de phrases très brèves, et surtout, un régal pour toute marchande de nuages qui se respecte : pleeeeein d'énumérations partout, des anaphores en veux-tu en voilà, des tournures répétitives qui feraient presque penser à une litanie, la monotonie en moins.

Bien sûr il n'y a pas que cet aspect purement formel (j'irais presque jusqu'à dire sensoriel), il y a aussi cette très belle réflexion sur le thème de la mort, évidemment. Au fait, l'histoire, en deux mots (ou plutôt quatre) : le roi va mourir. Autour de lui, un médecin-bourreau, deux reines, une femme de ménage et un garde. C'est l'une des deux reines, Marguerite, qui se charge d'apprendre au roi qu'il va mourir, et que tout son royaume s'étiole avec lui, en même temps que lui. Tout au long de la pièce, le roi va devoir apprendre à accepter l'imminence de sa mort. Mais bizarrement, ce n'est pas le roi le personnage principal de la pièce, même si c'est autour de lui que gravite l'attention. Le personnage principal, le plus fort, le plus étrange et le plus passionnant, c'est bien la reine Marguerite. Sévère, presque revêche dès le début de la pièce, c'est quand même elle qui accompagnera le roi le plus loin sur le chemin de la mort, lui facilitant le passage lors de son long et magnifique monologue (ou soliloque, j'ai jamais saisi la différence) final. En fait, il y aurait des tas de choses à dire sur tous les personnages, leurs paradoxes et leur fragilité (la reine Marie est également magnifique), mais mon propos n'est pas là, pour ça il suffit de lire la pièce et d'en tirer soi-même les conclusions qu'on a envie d'en tirer. Et de lire un commentaire si nécessaire. J'ai préféré parler de ce qui m'avait le plus marquée dans cette pièce, et que je n'avais jamais ressenti ailleurs. Le plaisir des mots à la fois délivrés de leur signification et porteurs d'un sens profond et instinctif, presque viscéral, qui échappe totalement à la raison. Le plaisir de se laisser happer par eux, de ressentir des émotions à travers eux, plus vibrantes et palpables que jamais.

Ou peut-être que j'étais juste un peu fatiguée et que j'ai perçu dans la pièce ce que j'avais envie d'y percevoir, plus que ce qu'elle recèle en elle-même. Et puis après tout, peu importe, na.

--------------------------

Les paroles de la chanson Le roi se meurt de Lonah, extraites de la pièce Le roi se meurt de Ionesco (avec parfois quelques légers arrangements) :

Vous vous y attendiez
Le soleil est en retard
Vous ne vous y attendiez plus
Cette fissure dans le mur qui renaît

Vous n'attendiez que cela
Ce bal sans danseur et sans danse
Le printemps nous a quittés
Les arbres soupirent et meurent

Le temps a fondu dans ta main
Ce fut une promesse non tenue
Un sourire qui s'est refermé

Sois ébloui, sois étonné

Le roi se meurt [Vive le roi]
Le roi passe [Sa Majesté le roi]
Le roi se meurt [Vive le roi]
Le roi marche [Le roi est vivant]

Soleil, aide-moi soleil
Chasse l'ombre
Empêche la nuit
Soleil, éclaire toutes les tombes
Entre sous ma peau, dans mes yeux

Dessèche le monde entier, s'il le faut
Que tous meurent, pourvu que je vive

Lumière des jours, au secours !

Le roi se meurt [Vive le roi]
Le roi passe [Sa Majesté le roi]
Le roi se meurt [Vive le roi]
Le roi marche [Le roi est vivant]

Vous les statues, les lumineux, les ténébreux, vous les anciens, vous les ombres, les souvenirs, les vieilles images, vous les brumes
Vous les rosées, vous les fumées, vous les nuages

Mais il veut être, il ne connaît que cela

Sache que des constellations sont conquises
Les téméraires enfoncent les portes des cieux
De nouveaux astres apparaissent

Des étoiles toutes neuves, des étoiles vierges

Le roi se meurt
Le roi passe
Le roi se meurt
Le roi marche

Quand les roi meurent, ils s'accrochent, aux murs, aux arbres, aux fontaines, à la lune, mais ça se décroche, mais cela fond, cela s'évapore, il n'en reste pas une goutte, pas une poussière, pas une ombre.

Des cordes encore t'enlacent, des mains s'accrochent encore à toi. Ce sont des adhérences, des parasites monstrueux. Tu n'auras plus besoin, ni de cette carabine, ni de ce sabre. Je te débarrasse de ces petites misères. Le rêveur se retire de son rêve. Maintenant, marche. Donne-moi la main. Tu seras gardé dans une mémoire sans souvenirs. Guéri, tu es guéri. Tu n'as plus de fardeau. Lâche les plaines, lâche les montagnes. Renonce aussi aux couleurs. Plus de jour, plus de nuit. Loups, n'existez plus ! Rats et vipères, n'existez plus ! Fausses voix, taisez-vous !

Qu'il ne reste que ce miroir sans image.

Tu vois, ton coeur n'a plus besoin de battre. Plus la peine de respirer. Une agitation bien inutile, n'est-ce pas ? Tu peux prendre place.

> Rédiger un commentaire

11:24 14/01/2007 - Veterini

Jolie chanson il faut avouer. Jolie pièce aussi à priori. Et s j'ai osi toujour détesté les cours de fransais ki dixsecte les oeuvres alor jy sui plu allé, jai bien fai nom ?


 

11:49 14/01/2007 - Auryn

Oh, cette révélation explique pas mal de choses ^^ En tout cas je suis très fière de moi, j'ai réussi à te faire aimer une chanson, c'est un miracle !

19:13 16/01/2007 - Veterini

Aimer, aimer ! Il faut pas exagérer, c’est jolie mais
j’écouterais pas tous les jours non plus. Sinon je viens de finir la pièce, et y a quand
même une chose à préciser c’est que c’est très drôle ! Bon, je suis
peut-être assez appréciateur de l’humour « absurde » mais même sans
ça, c’est drôle, Trust !


Quand aux personnages des deux reines, mouais, je trouve
surtout AMHA qu’elles servent de faire-valoir, et au mieux dans le
soliloque final (ou tirade qui je pense convient mieux) ce n’est qu’un  commentaire de la mort du roi. Mais c’est
quand même le roi qui meurt, nom d’un chien écrasé !

20:15 16/01/2007 - Auryn

Ah oui, c'est vrai, c'est drôle. Mais c'est un drôle de drôle. Un drôle
un peu désespéré, ou mélancolique, je sais pas trop. Pas un drôle tout
à fait franc en tout cas... Ou alors c'est juste moi qui aime tellement
les trucs tragico-romantiques que je cherche à en voir partout, même là
où il n'y en a pas ^^

14:22 20/01/2007 - Guyom

La cantatrice chauve est mieux. 


Mais LRSM reste sublime, qu'ils meurent tous pourvu que moi je vive, promis je penserai bien à eux, parfois. A voir "en live" si vous avez la chance d'habiter près d'un théâtre de bon goût qui pense encore à ce brave Ionesco.

> Rédiger un commentaire