Et les éclats, et les orages, et les silences, tous les silences...
Jean Anouilh - Antigone
Le prologue
Antigone, c'est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu'elle va être Antigone tout à l'heure, qu'elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se dresser seule en face du monde, seule en face de Créon, son oncle, qui est le roi. Elle pense qu'elle va mourir, qu'elle est jeune et qu'elle aussi, elle aurait bien aimé vivre. Mais il n'y a rien à faire. Elle s'appelle Antigone et il va falloir qu'elle joue son rôle jusqu'au bout...
Le choeur
Et puis, surtout, c'est reposant, la tragédie, parce qu'on sait qu'il n'y a plus d'espoir, le sale espoir ; qu'on est pris, qu'on est enfin pris comme un rat, avec tout le ciel sur son dos, et qu'on n'a plus qu'à crier, - pas à gémir, non, pas à se plaindre, - à gueuler à pleine voix ce qu'on avait à dire, qu'on n'avait jamais dit et qu'on ne savait peut-être même pas encore. Et pour rien : pour se le dire à soi, pour l'apprendre, soi. Dans le drame, on se débat parce qu'on espère en sortir. C'est ignoble, c'est utilitaire. Là, c'est gratuit. C'est pour les rois. Et il n'y a plus rien à tenter, enfin !
Créon
Pour dire oui, il faut suer et retrousser ses manches, empoigner la vie à pleines mains et s'en mettre jusqu'aux coudes. C'est facile de dire non, même si on doit mourir. Il n'y a qu'à ne pas bouger et attendre. Attendre pour vivre, attendre même qu'on vous tue. C'est trop lâche. C'est une invention des hommes.
Antigone
Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu'il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu'ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n'est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, - et que ce soit entier - ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d'un petit morceau si j'ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd'hui et que cela soit aussi beau que quand j'étais petite - ou mourir.
[...]
Nous sommes de ceux qui posent les questions jusqu'au bout. Jusqu'à ce qu'il ne reste vraiment plus la petite chance d'espoir vivante, la plus petite chance d'espoir à étrangler. Nous sommes de ceux qui lui sautent dessus quand ils le rencontrent, votre espoir, votre cher espoir, votre sale espoir !
[...]
C'est terrible, maintenant, à côté de cet homme, je ne sais plus pourquoi je meurs. J'ai peur...
L'a-t-elle jamais su, pourquoi elle devait mourir ?
Antigone, personnage de fiction ? Ou caricature tellement vraie, tellement cinglante de ce que l'on croit être au plus profond de soi-même, miroir qui te renvoie sans ménagements ton image, distordue par la fiction, que dans ton orgueil démesuré tu croyais unique et qui est là, pourtant, décrite par la plume d'un écrivain qui ne t'a jamais connue, et qui pourtant te connaît si bien. Ah, la belle affaire, de se croire différente et de se retrouver si facilement dans la prose d'un parfait étranger. Cinglant retour à la réalité : tu n'es pas autre, tu n'es pas meilleure (ça au moins ce n'est pas une surprise), mais tu ne peux même pas prétendre être pire, tu n'es qu'une parmi d'autres, mêmes espoirs, mêmes questions sans réponses, mêmes révoltes, même lâcheté aussi. Mêmes réactions démesurées, même violence dans les propos, et puis finalement rien, du vide, à tel point qu'on ne sait même plus pourquoi on meurt, pourquoi on pleure, pourquoi on revendique ni qu'est-ce qu'on revendique (le droit d'exister, peut-être ? c'est tellement banal). Du vide, rien d'autre que du vide, un trou béant qui s'installe et qui prend, tout doucement, de plus en plus de place.
- Auryn
- 23:07
- > Lien permanent
- > Commentaires
- > Abus ?

